Pêche à la senne : hécatombe chez les requins

Les thoniers de l’océan indien

Dans l’Océan Indien, la pêche à la senne se pratique toute l’année depuis 1980. Elle est responsable d’une hécatombe chez les thons et chez d’autres espèces telles que les requins. Les bateaux pêcheurs de thon (thoniers) partent des Seychelles pour le canal du Mozambique, Madagascar, Mayotte, les Comores, la Somalie…. Les senneurs sont français, espagnols et seychellois. On en compte environ quarante. L’équipage est constitué d’une quarantaine d’hommes : marins indiens, asiatiques, africains, encadrement français, espagnol ou seychellois. À noter que pour les Seychelles, l’industrie halieutique tient un rôle important dans l’économie. En effet, la plus grande usine de mise en boite du thon de l’Océan Indien se situe à Mahé, l’île principale des Seychelles.

La CTOI (Commission thonière de l’Océan indien) a fini par imposer la présence d’au moins un observateur embarqué à bord de ces thoniers. En effet, on sait, depuis plus de 15 ans, que les stocks de certaines espèces de thons sont très bas. On a donc instauré des quotas sur ces espèces (en général, en-deçà des recommandations des scientifiques). Le rôle de l’observateur : expliquer à l’équipage les bonnes pratiques de pêche (!), collecter des données, estimer les prises accessoires et les rejets d’espèces cibles, faire un rapport à la fin de la pêche.  La CTOI a délégué la mise en place de cet observateur à différentes institutions. A La Réunion, c’est l’administration des TAAF (terres australes et antarctiques françaises) qui engage et forme les observateurs avant leur départ. A bord, pour l’observateur, les relations avec l’équipage ne sont pas toujours faciles, mais la présence de l’observateur est généralement bien acceptée.

Pêche à la senne

Les thoniers senneurs partent environ 25 jours. Chaque jour de pêche, la senne coulissante, c’est-à-dire un grand filet de pêche rectangulaire de 2km de long, est déployée de la surface à 300m de profondeur environ. Des flotteurs sont fixés sur la partie supérieure, la partie inférieure étant lestée. Le bateau, entre 50 et plus de 100m de long, lâche le filet à un endroit qui est enregistré avec un point GPS, là où se trouve le banc de poissons, et avance, c’est le filage. Puis il fait un grand cercle autour du banc de poissons : l’encerclement, avant de revenir au point de départ. On procède alors au « boursage » ou coulissage de la partie inférieure du filet sur le banc de poissons. Les mailles du filet mesurent 70mm, ce qui n’empêche pas d’avoir de très petits individus de certaines espèces parfois. La poche constituée est ensuite réduite progressivement pour pouvoir prélever la capture à l’aide d’une épuisette spéciale appelée salabarde. On fait entre un et trois coups de senne chaque jour. L’opération totale dure environ 2 à 3 heures. Techniquement, la senne peut tout pêcher.

Où sont les bancs de poissons ?

Les thoniers déploient leur senne sur les bancs de poissons. Comment les repèrent-ils ? On repère les bancs « libres » grâce à des radars à oiseaux (!) et visuellement aux jumelles par la présence des oiseaux les survolant pour se nourrir. Et il y a les « bancs-objets ». Ce sont des DCP (dispositifs de concentration de poisson), comme une grosse branche, ou un objet flottant, qui a été balisé par les pêcheurs. Chaque thonier a le droit à 350 balises. La balise est posée sur l’objet flottant, avec une bouée que l’on peut retrouver dans l’océan puisque la balise émet des données de localisation. Chaque bateau a ses propres balises ; parfois elles sont partagées par le même armement. L’avantage d’un banc-objet est qu’on y trouve forcément des poissons. Dès que quelque chose flotte dans la mer, de petits poissons se glissent dessous, en attirant de plus importants. C’est ainsi que se forme un réseau trophique. Les thons sont attirés par leurs proies, et les requins par les thons. Les capitaines de ces thoniers préfèrent les DCP car ils sont sûrs d’y trouver au moins du thon listao (Katsuwonus pelamis)[1] et sans doute des juvéniles de thon albacore. Et puisque les DCP sont géolocalisés, ils sont plus faciles à trouver (!) et il y a moins de risque de faire un “coup nul” …On estime à environ 2000 les DCP à l’ouest de l’Océan indien, pour la pêche au thon.

[1] Le thon listao est aussi connu sous le nom de bonite à ventre rayé (4 à 6 rayures foncées sont dessinées sur son ventre). Il doit sa texture très tendre à sa petite taille, atteignant rarement plus de 80cm de long et pouvant peser jusqu’à 20kg. On trouve ce poisson dans de nombreuses zones. Il devient mâture rapidement et se reproduit assez vite. 

Victimes cibles …

Les espèces ciblées sont les thons, bien sûr ! Dans l’océan indien, il s’agit du : thon germon (Thunnus alalunga), thon albacore[1] ou thon jaune (Thunnus albacares), thon patudo (Thunnus obesus) et thon listao. Alors qu’il existe des quotas à ne pas dépasser pour la pêche au thon jaune, il n’y en a pas pour le thon listao qui est plus petit (20kg), plus abondant, et le plus pêché aussi.

Le calcul des thoniers est le suivant : sur un banc-objet, on est assuré de trouver du thon listao pour lequel il n’y a pas de quota, donc pas de risque d’écourter la pêche à cause de quotas atteints. Un coup de senne peut pêcher 50 à 80 tonnes de thon. Cela étant, il peu y avoir des coups “nuls” -rares- et des coups avec peu de poissons : ce qui arrive de plus en plus souvent, c’est-à-dire avec 15 à 30 tonnes de poissons par coup de senne (quand même!). Ce qu’il faut retenir, c’est que cette pêche dure depuis 40 ans, et que les stocks de poissons diminuent sérieusement. Le thonier fait plus de bénéfices avec 50 tonnes de thon listao qu’avec 20 tonnes de thon albacore, soumis à la contrainte des quotas. Toutefois, sans atteindre le quota, le thon albacore prime sur le thon listao. Bref, ce sont bien des calculs économiques qui ne tiennent pas suffisamment compte de l’avenir des espèces… Les thons représentent environ 80% des captures.

et victimes “accessoires

Alors, quelles sont les 20% de victimes “libres” ? Des balistes, parfois par milliers sur un seul coup de senne. Ils sont triés et rejetés. Quoique robustes par nature, il y a une grosse mortalité sur ces poissons d’une trentaine de centimètres. Les dorades coryphènes sont mangées à bord, parfois relâchées, vivantes ou mortes. Des barracudas, des comètes maquereaux, des comètes saumons…. Des mammifères marins, des oiseaux marins. Les tortues sont des victimes accessoires ; elles ont parfois la chance d’être relâchées vivantes…. Et puis il y a des raies et des requins. 

[1] Thon albacore : poisson sauvage de haute mer, reconnu pour sa chair tendre et rosée . C’est un chasseur rapide et puissant qui vit dans les eaux tropicales et équatoriales dont la température oscille entre 18° et 31°C. Il peut peser jusqu’à 150kg et mesurer  3 m quand il arrive à maturité. Fréquent sur les étals français. Sa population est surexploitée. Il constitue de 25 à 50 % des captures françaises selon les années dans l’Océan Indien. La senne coulissante ne laisse aucune chance aux juvéniles d’albacore.

Hécatombe de requins

Chaque coup de senne remonte entre 4 et 50, voire 80 requins ! A raison de 1, 2 ou 3 fois par jour! Il s’agit principalement de requins soyeux  (Carcharhinus falciformis). Pour la grande majorité, dernièrement, ce sont des poissons jeunes ne dépassant pas 1,50m. Rapide estimation : 10 requins pêchés par coup de senne, multiplié par 2 sennes par jour, soit déjà 20 requins victimes sur une journée pour un bateau. Sur 20 jours de pêche, ce sont, en estimation basse, 400 requins en prises accessoires pour un seul bateau!!! Donc, mathématiquement, plus de 16000  requins pêchés par mois pour toute la flotte…avec une mortalité importante…  Parmi les espèces capturées, on trouve aussi : requins baleines, raies manta géantes, diables de mer, requins marteaux halicornes, requins mako, requins longimanes. Etant donné l’héctaombe que cela représente, le « Guide des bonnes pratiques » a été mis au point, à destination des équipages des thoniers senneurs tropicaux. Il fait une synthèse des bonnes pratiques à mettre en œuvre lors de la libération des requins et des raies et donne de précieuses informations :

« Parmi les espèces capturées accidentellement par les thoniers senneurs, les requins et les raies sont particulièrement fragiles. Les traits de vie des requins et des raies (taux de croissance lents, maturation tardive, longue gestation, faible fécondité et longue espérance de vie) les rendent très vulnérables, et des efforts doivent être faits pour réduire leur taux de mortalité. (…) certains requins, semblant être en bonne santé lors de leur libération, peuvent mourir plus tard en raison de blessures causées non seulement par le processus de pêche lui-même mais également par des mauvaises manipulations. Une étude préliminaire a révèlé que 50% des requins meurent après la libération. »

85% de mortalité chez les requins soyeux

En effet, les requins et raies pris au piège de la senne sont exposés d’abord au stress, et rapidement à des traumatismes externes et internes. D’abord en raison des contacts physiques avec les autres poissons et avec le filet. Puis, pendant le soulèvement de la senne et la chute des poissons sur le pont. Egalement du fait de leur stockage hors de l’eau : manque d’air, soleil, écrasement des organes internes. Enfin, les mauvaises manipulations des marins blessent les requins et les raies, comme soulever l’animal par la queue, le traîner sur le pont, le pousser avec les pieds ou un bâton, insérer un objet dans le branchies, le jeter sans précaution dans la mer… 

“Des scientifiques embarqués sur des thoniers senneurs français ont enregistré le nombre ainsi que la condition des requins soyeux (Carcharhinus falciformis) capturés pendant trois campagnes de pêche dans l‟océan Indien. Un échantillon de 31 individus, présentant des signes apparents de vie, ont été marqués avec des marques satellites pour estimer leur mortalité après leur remise à l‟eau. La majorité des individus (95 %) a été embarquée à bord à l‟aide d„une salabarde. En utilisant la proportion des requins morts (72 %) et le taux de mortalité des individus remis à l‟eau (48 %), le taux de mortalité global d‟individus a été estimé à 85 %. Quelques individus (5 %) n‟ont pas été embarqués au moyen de la salabarde car emmaillés et remontés avec le filet lors du virage. Le taux de survie de ces individus était élevé, ainsi le taux de mortalité global n‟était que de 18 %. Pour les deux catégories confondues, le taux de mortalité global s‟élève à 81 %. Cette valeur élevée reflète la dureté des conditions rencontrées par les requins pendant le processus de pêche. Par conséquent, les méthodes empêchant la mise à bord des requins devraient constituées la priorité des recherches futures. Cependant la mise en œuvre de bonnes pratiques de manipulations devrait aussi être encouragée car elles permettraient de réduire la mortalité d‟au moins 19 %.” – Extrait de Canadian Journal Of Fisheries And Aquatic Sciences, June 2014, Volume 71, Issue 6, Pages 795-798 – Archimer;

Conséquences de la pêche à la senne

En fait, tout le monde est au courant de ce qui se passe : scientifiques, politiques, public. « On » réglemente, en favorisant toujours les activités humaines et l’économie, au détriment de l’environnement et des conséquences à long terme. “On” surpêche et tant pis pour l’avenir. Toutefois, en 2020, plusieurs de ces thoniers ont pêché des tonnes de … méduses (Catostylus mosaicus) ! De fait, leur prolifération devient naturelle puisque leur prédateurs (les thons, les tortues) disparaissent des océans. On ne s’attendait peut-être pas à ce que cela arrive si vite… Pas de doute : nous trouverons bien une solution pour “transformer ces méduses”, et vider les océans de leur présence aussi…

« Un poisson n’a pas de raison de mourir de vieillesse » ??

La présidente du WWF France, invitée sur France Inter le 23/09/2020 (Les plastiques en mer, dans La Terre au carré) a déclaré qu’« un poisson n’a pas de raison de mourir de vieillesse, il peut être pêché à partir du moment où ça n’impacte pas globalement les populations ». Déclaration d’une ingénieur des pêches. C’est vrai qu’une émission de radio, ça va vite. On ne fait pas toujours passer l’idée que l’on veut. Tout de même :« globalement», c’est ne pas faire grand cas des poissons qui ont un autre rôle à jouer que celui d’être pêchés pour notre économie insatiable. C’est une vision au moins anthropocentrée. Cette pêche tue des milliards de poissons « qui n’ont pas de raison de mourir de vieillesse », ce qui déséquilibre tragiquement les océans. Alors, pourquoi ne pas réduire sérieusement les quotas ? pourquoi ne pas mettre plus de contrôle ? Et pourquoi pas, suspendre plusieurs mois par an cette pêche ? Laisser aux poissons le temps de se reproduire, de grandir, de vivre, de jouer leurs rôles dans la mer ?? Ah oui, j’ai failli oublier : les emplois, l’économie, tout ça, tout ça… Faux arguments que l’on nous ressert systématiquement. Et, nous, consom’acteurs, à quoi sommes-nous prêts à renoncer dans notre quotidien pour aider les océans ?

Sources : https://hal.ird.fr/ird-02293012v2/document , GuideBonnesPratiques.pdf, CTOI, Canadian Journal Of Fisheries And Aquatic Sciences.