Les requins voient-ils les couleurs ?
Les requins voient-ils en couleur ou en noir et blanc ? Pendant longtemps, on a estimé que les requins ne voyaient pas les couleurs. Cette affirmation, encore largement relayée aujourd’hui, est pourtant incomplète. Les recherches récentes montrent que la réalité est bien plus nuancée et qu’elle dépend des espèces. Au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si les requins voient les couleurs, mais plutôt pourquoi la plupart d’entre eux n’en auraient pas besoin. Comment des prédateurs aussi performants, présents dans les océans depuis plus de 400 millions d’années, auraient-ils pu évoluer avec une vision des couleurs plus limitée que la nôtre ? La réponse se trouve dans leur environnement.
Voir des couleurs… ou voir ses proies ?
Pour comprendre la vision des requins, il faut d’abord oublier notre regard d’humain. Notre rétine possède trois types de cônes, chacun sensible à une partie différente du spectre lumineux (bleu, vert et rouge). C’est la comparaison des informations transmises par ces trois types de photorécepteurs qui nous permet de distinguer des millions de couleurs.
Or, les requins, eux, ne possèdent qu’un cône. Ils n’ont pas évolué pour admirer les nuances d’un coucher de soleil. Il s’agit plutôt de repérer rapidement une proie, parfois dans une eau trouble, au crépuscule ou à plusieurs dizaines de mètres de profondeur.
Chez de nombreuses espèces, comme le grand requin blanc (Carcharodon carcharias), le requin-tigre (Galeocerdo cuvier), le requin-bouledogue (Carcharhinus leucas) ou le requin bleu (Prionace glauca), la rétine est dominée par les bâtonnets, des cellules extrêmement sensibles à la lumière. Certaines espèces possèdent également un tapetum lucidum, une couche réfléchissante située derrière la rétine qui renvoie la lumière une seconde fois vers les photorécepteurs et améliore considérablement la vision dans la pénombre. Autrement dit, l’évolution semble avoir privilégié la sensibilité à la lumière plutôt que la richesse des couleurs.
L’étude qui a bouleversé nos connaissances
En 2016, l’équipe du biologiste australien Nathan S. Hart a décidé d’aller chercher la réponse directement dans la rétine de plusieurs espèces d’élasmobranches. Les chercheurs ont analysé les opsines, les protéines photosensibles présentes dans les cônes, chez 17 espèces de requins et de raies, dont le requin-bouledogue (Carcharhinus leucas), le requin sombre (Carcharhinus obscurus), le requin-zèbre (Stegostoma tigrinum) ou encore la roussette australienne (Heterodontus portusjacksoni).
Le résultat fut surprenant. Toutes les espèces étudiées ne possédaient qu’un seul type d’opsine dans leurs cônes. Or, la vision des couleurs repose précisément sur la comparaison des signaux provenant de plusieurs types de cônes. Avec un seul type de cône, il devient impossible de distinguer les couleurs comme le fait un être humain.
Les chercheurs en ont conclu que la majorité des espèces étudiées étaient probablement monochromates, percevant principalement les différences de luminosité et de contraste.
Pourquoi perdre la vision des couleurs ?
À première vue, cela semble paradoxal. Pourquoi l’évolution aurait-elle privé les requins d’une capacité aussi utile ?
La réponse est liée à leur environnement. Dès que la lumière pénètre dans l’eau, elle est progressivement filtrée. Les longueurs d’onde rouges disparaissent dès les premiers mètres, suivies par les oranges, les jaunes puis les verts. Plus on descend, plus le monde devient bleu, puis gris. À vingt ou trente mètres de profondeur, distinguer un objet rouge d’un objet vert présente souvent peu d’intérêt : sans lumière, les couleurs ne se distinguent presque plus. En revanche, détecter une silhouette sombre qui se détache sur un fond plus clair, percevoir un léger mouvement ou repérer un contraste reste essentiel pour capturer une proie.
L’évolution ne conserve que les caractéristiques qui procurent un avantage. Dans le milieu marin, où les couleurs s’estompent rapidement, une vision très sensible à la lumière et aux contrastes s’est révélée plus utile qu’une perception fine des couleurs.
Le mythe du « yum yum yellow »
Si l’on demande à un plongeur quelle couleur éviter face à un requin, il répondra souvent : le jaune.
Cette idée remonte aux années 1960 et 1970, lorsque des chercheurs et plusieurs organismes militaires, notamment la marine américaine, cherchaient à réduire les risques d’interactions entre les requins et les naufragés ou les plongeurs. À cette époque, certains équipements jaunes semblaient attirer davantage l’attention des requins lors d’observations en mer. Le surnom yum yum yellow (« le jaune, miam miam ») est alors rapidement entré dans le vocabulaire des plongeurs.
Pourtant, ces premières recommandations reposaient davantage sur des observations empiriques que sur une démonstration scientifique du rôle de la couleur elle-même. Les protocoles ne permettaient pas toujours de distinguer l’effet du jaune de celui d’autres paramètres, comme la luminosité de l’objet, son contraste avec l’environnement, les reflets qu’il produisait ou encore les mouvements du plongeur.
Les recherches récentes invitent donc à nuancer cette croyance. Si la majorité des requins étudiés ne distinguent probablement pas les couleurs comme nous, ils détectent en revanche remarquablement bien les contrastes. Un objet jaune vif peut apparaître très lumineux dans certaines conditions d’éclairage et se détacher fortement du milieu environnant. Rien ne permet toutefois d’affirmer que le jaune possède, à lui seul, un pouvoir d’attraction particulier sur les requins.
Tous les requins voient-ils de la même façon ?
Non. C’est probablement l’un des enseignements les plus importants de ces dernières années.
Avec plus de 560 espèces réparties dans presque tous les milieux marins, les requins présentent une diversité d’adaptations visuelles. Les espèces vivant près des récifs coralliens, dans des eaux peu profondes et très éclairées, pourraient conserver des capacités chromatiques plus développées que les espèces pélagiques ou profondes. Les chercheurs continuent d’explorer cette diversité, et de nombreuses espèces n’ont encore jamais été étudiées sur ce plan. Il est donc impossible d’affirmer que tous les requins voient en noir et blanc.
La vision, un sens parmi un arsenal sensoriel exceptionnel
Chez les requins, la vision n’agit jamais seule. Elle fonctionne en permanence avec l’odorat, l’ouïe, la ligne latérale — qui détecte entre autres les vibrations de l’eau — et les célèbres ampoules de Lorenzini, capables de percevoir les minuscules champs électriques produits par les muscles et le cœur des autres animaux.
Loin d’être un handicap, une vision probablement peu colorée s’intègre donc dans un système sensoriel remarquablement efficace, façonné par plus de 400 millions d’années d’évolution.
En résumé, à la question « les requins voient-ils les couleurs ? « , on peut répondre qu’en l’état actuel des connaissances :
- il n’existe aucune preuve scientifique qu’une couleur attire systématiquement les requins. Plusieurs auteurs soulignent qu’il est très difficile, voire impossible, d’isoler l’effet de la couleur de celui du contraste dans les conditions réelles du milieu marin ;
- le contraste, la luminosité, les mouvements et, à courte distance, les signaux électriques émis par les êtres vivants sont probablement des stimuli beaucoup plus importants ;
- choisir une combinaison noire plutôt que jaune ne garantit donc en aucun cas de réduire le risque d’interaction.
