Les requins aiment-ils la musique ?
On trouve régulièrement sur internet des titres accrocheurs : « les requins adorent le heavy metal”, “la musique attire les grands blancs” ou encore » des plongeurs font venir les requins avec du rock”. Le problème, c’est qu’entre les anecdotes de plongée, les vidéos virales et la science, il y a souvent un océan. Alors, les requins aiment-ils la musique ?
En réalité, les chercheurs ne travaillent presque jamais sur la « musique » chez les requins. Leur véritable sujet d’étude est beaucoup plus vaste — et beaucoup plus préoccupant aujourd’hui : le monde sonore sous-marin. Car l’océan est loin d’être silencieux. C’est un univers de vibrations, de basses fréquences et de signaux acoustiques essentiels à la survie des espèces.
Un monde que les humains perçoivent mal
Sous l’eau, la lumière disparaît vite. Le son, lui, voyage extrêmement loin et environ cinq fois plus rapidement que dans l’air. Chez les requins, l’audition ne relève probablement pas d’une expérience comparable à l’écoute musicale humaine. Car la musique est une construction culturelle humaine. Le requin, lui, analyse surtout des informations physiques utiles à sa survie. Son système sensoriel est adapté à détecter une proie comme, par exemple, un poisson blessé, à repérer des mouvements à distance, à identifier un prédateur, à s’orienter dans son environnement et peut-être aussi à certaines formes de communication.
De plus, on sait aujourd’hui que les élasmobranches (requins et raies) sont particulièrement sensibles aux basses fréquences, généralement entre 10 et 1000 Hz. Ces fréquences correspondent justement à beaucoup de sons naturels marins tels que les mouvements de bancs de poissons, les vagues et certains phénomènes météorologiques comme les orages, voire les grosses tempêtes. Cela correspond également aux vocalisations de certains animaux marins et aux vibrations produites par des proies en difficulté.
Autrement dit : les requins n’entendent pas “la musique” comme un humain entendrait Mozart ou Metallica. Ils détectent surtout des structures vibratoires porteuses d’informations biologiques.
Ce que les scientifiques ont réellement testé
Les expériences menées jusqu’à présent portent surtout sur des sons artificiels ou biologiques. Ainsi, les requins peuvent réagir à une vibration inhabituelle, à une fréquence basse, à une pulsation répétitive, ou simplement à une nouveauté dans son environnement.
Beaucoup d’animaux expriment de la curiosité face à un stimulus inconnu. Cela ne signifie pas plaisir ou préférence. En effet, c’est une erreur fréquente d’anthropomorphisme que d’attribuer à un animal une émotion ou une perception humaine. Nous interprétons par le biais de nos propres filtres culturels, éducationnels, émotionnels… De fait, à ce jour, aucune étude sérieuse n’a démontré qu’un requin possède des goûts musicaux…
Cela étant, une étude publiée en 2019 dans Scientific Reports a exposé plusieurs espèces de requins à différents sons sous-marins, notamment des vocalisations d’orques. Les chercheurs ont observé des modifications nettes du comportement comme moins d’approches et davantage de prudence, et également une réduction des interactions avec les dispositifs expérimentaux.
Le point important est le suivant : les requins réagissent clairement aux sons, mais cette réaction ressemble davantage à une analyse de risque ou à une réponse comportementale qu’à une appréciation sensorielle comparable à la musique humaine.
Le vrai sujet : un océan devenu trop bruyant
La question scientifique la plus importante n’est donc pas » les requins aiment-ils la musique ? « , mais plutôt : « comment les activités humaines perturbent-elles leur univers acoustique ? «
Car l’océan moderne devient de plus en plus bruyant. On en connaît les causes dont les effets observés sont très inquiétants. Le trafic maritime toujours croissant, les moteurs, les sonars militaires, la prospection pétrolière, les constructions d’éoliennes offshore, les explosions sous-marines ou encore les projets miniers transforment progressivement l’océan en environnement saturé de bruits.
Les chercheurs parlent désormais de pollution sonore marine. Chez certains requins, les sons d’origine anthropique provoquent une augmentation du stress, une accélération de la respiration, des comportements de fuite, voire une recherche d’abris. Chez d’autres poissons ou mammifères marins, des études existent et montrent des perturbations de la reproduction, de l’orientation, la communication, de l’alimentation.
Le bruit d’origine humaine modifie donc des équilibres biologiques invisibles mais fondamentaux au sein des océans.
Des animaux hypersensibles aux signaux faibles
Les requins possèdent aussi un sens fascinant : l’électroréception. Grâce à leur ligne latérale et aux ampoules de Lorenzini, ils détectent de minuscules champs électriques émis notamment par les êtres vivants. On découvre progressivement que les requins perçoivent leur environnement d’une manière extrêmement différente de la nôtre : un mélange complexe de vibrations, de sons et de signaux électriques.
Étant donné cette hypersensibilité à leur milieu, les scientifiques s’interrogent aujourd’hui sur les effets des câbles électriques sous-marins, des champs électromagnétiques et des infrastructures offshore sur les animaux marins et plus particulièrement sur les requins.
À mesure que la science explore cet univers sensoriel invisible, une chose devient claire : l’océan n’est pas seulement pollué par ce que nous y rejetons, mais aussi par le bruit croissant et incessant que nous y diffusons. Et cette pollution est encore plus sournoise car invisible, et dangereuse pour les océans, leurs habitants et tous ceux qui en dépendent.
