Les requins : connaître n’est pas protéger
Connaître les requins, leurs déplacements, leurs lieux de reproduction ou de nourrissage est évidemment précieux pour leur conservation. Mais connaître n’est pas protéger. Et entre les deux, il y a parfois un océan.
À la recherche des zones importantes pour les requins
Où les requins se reproduisent-ils ? Où se nourrissent-ils, se rassemblent-ils ou passent-ils une partie importante de leur vie ? Identifier ces endroits est l’objectif du programme des Important Shark and Ray Areas (ISRAs), mis en place par le Shark Specialist Group de la Commission de sauvegarde des espèces de l’UICN.
En janvier 2024, à Bali, un groupe d’experts a examiné les propositions issues du travail de 208 contributeurs venus de 19 juridictions. Pour les évaluer, ils ont croisé les données scientifiques disponibles : rapports, thèses, différents jeux de données, informations issues de la science participative. Les zones retenues sont celles de reproduction, alimentation, repos, rassemblement, ou encore celles d’espèces dont la répartition géographique est très limitée. Après examen par un panel indépendant, 122 ISRAs ont ainsi été identifiées en Asie. Sur plus d’un million de kilomètres carrés elles concernent 121 espèces, dont 76 % sont menacées d’extinction. Un vaste travail scientifique collectif, donc, pour tenter de mieux comprendre où se trouvent les endroits dont ces animaux ont le plus besoin.
Mais connaître n’est pas protéger
Une fois ces 122 zones superposées aux cartes des aires marines protégées, le constat est sans appel : 94,6 % de leur superficie se trouve en dehors de toute aire marine protégée, et seulement 2,8 % bénéficie d’une protection excluant toute activité de pêche.
Mais une zone identifiée comme essentielle pour les requins n’est pas pour autant protégée. Et lorsqu’elle l’est officiellement, la protection peut encore être très relative. Certaines aires marines protégées autorisent la pêche, d’autres disposent de moyens humains ou financiers insuffisants pour surveiller leur immense territoire. Sur une carte, la protection existe. Dans l’océan, c’est une autre histoire.
L’étude souligne elle-même ces défaillances : manque de financement, de contrôle et d’application des réglementations. Elle relève notamment que certaines zones classées no-take dans les bases de données autorisent en réalité la pêche sur une grande partie de leur superficie.
Que savons-nous vraiment ?
L’étude montre aussi les angles morts de nos connaissances. Dans huit des juridictions étudiées, aucune ISRA n’a pu être identifiée, faute de données suffisantes. C’est notamment le cas du Vietnam, de la Chine et de la Corée du Sud. De même, parmi les 112 espèces les plus fréquemment capturées dans la région, 58 % ne sont associées à aucune ISRA identifiée à ce jour.
Cette absence ne signifie évidemment pas que ces animaux n’ont pas de zones essentielles. Elle signifie simplement que nous ne disposons pas des connaissances nécessaires pour les identifier.
Et même lorsque nous savons, cela ne signifie pas nécessairement que nous agissons. Nous savons que de nombreuses espèces de requins sont menacées et que certaines populations s’effondrent. Pourtant, cette connaissance n’a pas suffi à les sauver. La science peut fournir les arguments nécessaires à une décision ; elle ne peut pas prendre cette décision.
Reste alors une question plus délicate : faut-il toujours tout savoir, tout cartographier, tout rendre public ? Une information précise peut aider à protéger un lieu. Elle pourrait aussi, en théorie, intéresser ceux qui cherchent à exploiter les concentrations d’animaux. Nous ne savons pas si c’est le cas de cette étude de 2026. Quoiqu’il en soit, elle nous invite à réfléchir à l’usage que nous faisons de la connaissance scientifique. La science peut nous montrer où sont les requins. Ce que nous décidons de faire de cette connaissance appartient à ceux qui ont le pouvoir d’agir.
Et qui finance cette connaissance ?
Le projet Important Shark and Ray Areas est financé par le Shark Conservation Fund, un collectif philanthropique consacré à la conservation des requins et des raies, hébergé par Rockefeller Philanthropy Advisors. Les auteurs déclarent par ailleurs ne pas avoir de conflits d’intérêts. L’origine du financement est donc connue, mais la répartition précise des contributions entre les différents financeurs du collectif n’est pas communiquée.
Et peut-être est-ce finalement cela que nous devons retenir : connaître est précieux, mais connaître ne suffit pas. Une carte peut identifier un lieu essentiel. Une décision politique peut le protéger. Encore faut-il que cette décision soit prise — et qu’elle soit réellement appliquée.
