Les requins et les écosystèmes dits de « carbone bleu »
Les océans abritent des écosystèmes dont le rôle dans la régulation du climat est encore trop peu connu. Mangroves, herbiers marins et marais salés captent et stockent d’importantes quantités de carbone. Mais leur fonctionnement ne dépend pas uniquement de la végétation : il repose aussi sur un ensemble d’interactions entre les espèces qui les habitent.
Parmi ces espèces, les requins pourraient jouer un rôle indirect, en influençant les relations entre prédateurs, herbivores et végétation marine. Ces interactions, parfois discrètes, rappellent combien les équilibres écologiques sont liés. Que sait-on réellement de leur influence sur ces écosystèmes et sur le stockage du carbone ?
Le carbone bleu : des écosystèmes à préserver
Le terme « carbone bleu » désigne le carbone capté et stocké par certains écosystèmes côtiers et marins. Les herbiers marins, les mangroves et les marais salés comptent parmi les milieux les mieux reconnus pour leur capacité à accumuler du carbone dans leur biomasse et, surtout, dans leurs sédiments.
Grâce à la photosynthèse, les végétaux captent le dioxyde de carbone (CO₂). Une partie du carbone est incorporée à la matière organique ; une autre peut être enfouie dans les sédiments et y rester stockée pendant de longues périodes. Ces habitats constituent également des zones d’alimentation, de refuge et de reproduction pour de nombreuses espèces marines.
Une synthèse publiée en 2013 dans Nature Climate Change souligne l’importance des écosystèmes côtiers végétalisés dans le stockage du carbone et l’adaptation au changement climatique.
Les requins peuvent-ils influencer le stockage du carbone ?
Dans un écosystème, les espèces ne vivent pas indépendamment les unes des autres. Elles sont reliées par des relations alimentaires, mais aussi par des interactions qui influencent leur comportement et leur utilisation de l’habitat. En tant que prédateurs, les requins peuvent ainsi exercer une influence qui dépasse largement leurs proies directes.
C’est ce que l’on appelle une cascade trophique : l’action d’un prédateur peut se répercuter à plusieurs niveaux de la chaîne alimentaire et modifier, indirectement, la structure et le fonctionnement d’un écosystème.
Un exemple étudié concerne les requins-tigres (Galeocerdo cuvier) et les dugongs à Shark Bay, en Australie occidentale. Les dugongs se nourrissent d’herbiers marins. Des recherches ont montré que le risque de prédation par les requins-tigres influence leur utilisation de l’habitat et leur comportement alimentaire. En présence de ces prédateurs, les dugongs peuvent modifier leurs déplacements et éviter certaines zones, ce qui réduit localement la pression de pâturage sur les herbiers.
Cette interaction illustre comment la présence d’un grand prédateur peut contribuer indirectement à la préservation locale de la végétation marine. Or, les herbiers jouent un rôle important dans le stockage du carbone, notamment dans leurs sédiments.
Mais peut-on en conclure que les requins favorisent le stockage du carbone ? Pas nécessairement. Si l’influence des requins sur le comportement de certains herbivores est documentée, les conséquences de ces interactions sur la quantité de carbone effectivement stockée restent encore à établir.
Ce que l’on ne sait pas encore
La synthèse de Dixon et Gallagher, publiée en 2023 dans Frontiers in Marine Science, examine les relations entre les requins et les écosystèmes de carbone bleu. Elle souligne l’intérêt de mieux comprendre les interactions écologiques entre ces prédateurs et leurs habitats, ainsi que leurs conséquences éventuelles pour le cycle du carbone.
Plusieurs questions restent ouvertes : dans quelles conditions les requins contribuent-ils au maintien des herbiers ? Leur présence entraîne-t-elle une différence mesurable dans la quantité de carbone stockée ? Les mécanismes observés chez certaines espèces sont-ils également présents dans d’autres écosystèmes ?
Les connaissances actuelles ne permettent pas de quantifier de manière générale la contribution des requins au stockage du carbone bleu. Des études complémentaires sont nécessaires pour déterminer l’importance de ces interactions et leur portée climatique.
Protéger les requins : préserver les équilibres du vivant
Les requins occupent une place importante dans les écosystèmes marins. En tant que prédateurs, mais aussi par les multiples interactions qu’ils entretiennent avec les autres espèces, ils participent à des équilibres écologiques complexes dont nous ne comprenons pas encore tous les mécanismes. D’ailleurs, faut-il attendre de comprendre tous ces mécanismes pour les préserver ?
L’influence éventuelle des requins sur les écosystèmes de carbone bleu ouvre une piste de recherche intéressante. Elle nous rappelle surtout que les relations entre les espèces peuvent avoir des conséquences bien plus larges qu’on ne le pense.
Protéger les requins, ce n’est pas seulement préserver une espèce et son rôle connu dans les océans. C’est aussi protéger tout ce qui nous échappe encore : les interactions, les équilibres et les liens écologiques dont nous ne mesurons pas toujours l’importance.
Et cette nécessité ne dépend pas de leur capacité à contribuer à la lutte contre le changement climatique. Les requins ont une valeur écologique propre. Ils ont leur place dans les océans, indépendamment des bénéfices que nous pourrions tirer de leur présence.