Requins et pollution lumineuse

La nuit, les côtes des grandes villes ne sont plus vraiment plongées dans l’obscurité. Les éclairages des rues, des bâtiments, des ports et des ponts se reflètent jusque dans l’eau. On connaissait déjà la pollution sonore des océans. Alors que se passe-t-il pour les animaux marins exposés à cette lumière artificielle, qualifiée souvent de pollution lumineuse ?

Quand la pollution lumineuse pertube la nuit

Une étude publiée en 2026 s’est intéressée pour la première fois à la question des effets de la pollution lumineuse sur les requins. Des chercheurs de l’Université de Miami ont étudié deux espèces vivant au large de Miami : le requin-nourrice (Ginglymostoma cirratum) et le requin bordé (Carcharhinus limbatus).

Les scientifiques ont comparé des individus capturés temporairement dans des zones fortement éclairées la nuit avec d’autres provenant de secteurs beaucoup moins exposés à la lumière artificielle.

Le résultat montre que chez les requins-nourrices, les individus exposés aux niveaux les plus élevés de lumière artificielle avaient des concentrations de mélatonine significativement plus faibles.

Moins de mélatonine : signification ?

La mélatonine est une hormone associée notamment au cycle jour-nuit et aux rythmes biologiques. Chez de nombreux animaux, sa production augmente normalement dans l’obscurité et participe à la synchronisation de l’horloge biologique, du sommeil et de certaines fonctions saisonnières. Une diminution de la mélatonine indique donc que le signal biologique de la nuit est modifié. 

Mais… comment dort un requin ?

Nous savons que les requins ont des périodes de repos. Cela étant, parler de « sommeil » au sens où nous l’entendons chez les mammifères serait probablement inexact. Certaines espèces, comme le requin-nourrice, peuvent se poser sur le fond et rester immobiles pendant leurs périodes de repos. D’autres, comme de nombreux Carcharhinidae, doivent continuer à nager pour faire circuler l’eau via leurs branchies (ou utiliser le courant pour que l’eau circule sans avoir à nager!). S’ils cessent de nager trop longtemps, l’eau ne circule plus suffisamment, l’apport d’oxygène diminue et ils risquent l’asphyxie. 

Toutes les espèces ne réagissent pas de la même façon

Quant à l’activité des requins, elle varie également selon les espèces et les conditions de leur environnement. Tous alternent différentes activités — nager, chasser, se reproduire et se reposer . C’est la période durant laquelle ils sont les plus actifs qui peut différer. Certaines espèces sont davantage actives la nuit, d’autres le jour, tandis que certaines ont une activité plus régulière sur 24 heures.

Chez les requins bordés, en revanche, l’étude n’a pas permis d’observer de différence significative de mélatonine entre les zones très éclairées et les zones plus sombres.

Une explication possible est leur mode de vie : le requin-nourrice est relativement sédentaire et reste plus volontiers dans les mêmes secteurs, tandis que le requin bordé est beaucoup plus mobile. Il pourrait donc être moins longtemps exposé à la lumière artificielle d’une zone donnée.

Les chercheurs eux-mêmes proposent cette différence de mobilité comme une explication possible, sans pour autant pouvoir l’établir comme une certitude.

Ce qu’on a appris des requins captifs

Des expériences menées en captivité avaient déjà montré que la lumière influence les rythmes d’activité des requins. 

En 2020, des chercheurs ont ainsi étudié cinq espèces de requins en laboratoire. Leurs rythmes d’activité se sont révélés très différents selon les espèces. Certaines espèces nageaient presque continuellement, tandis que les requins de Port-Jackson et les requins tapis néo-zélandais présentaient une nette préférence pour l’activité nocturne. Lorsque les chercheurs les ont exposés à une lumière constante ou à une obscurité constante, cette organisation de l’activité était modifiée ou atténuée chez ces deux espèces.

Ces expériences ne portaient pas spécifiquement sur la pollution lumineuse des villes. Elles ne permettaient pas non plus de conclure à un effet sur le repos des animaux. Elles montrent néanmoins que le cycle naturel de lumière et d’obscurité constitue un signal important pour les rythmes d’activité de certains requins.

Et dans leur milieu naturel ?

L’étude de Miami montre, pour la première fois, une association entre l’exposition à la lumière artificielle nocturne et une modification de la mélatonine chez des requins en milieu naturel.

Pour autant, cela ne signifie pas que les requins dorment moins ou que leur santé est affectée. L’étude de 2026 ne permet pas encore de le démontrer. On ne sait pas si cette perturbation reste sans conséquence. Ou si, à long terme, elle peut affecter le comportement, le repos ou d’autres fonctions biologiques de ces espèces.

Cela ne signifie donc pas que les villes empêchent les requins de dormir, ni que toute lumière artificielle leur est nécessairement nuisible.

Mais cela nous rappelle que la pollution lumineuse ne s’arrête pas au bord de l’eau. La lumière de nos villes pénètre dans l’environnement marin. Elle peut modifier les conditions auxquelles sont exposés des animaux que nous imaginons pourtant très éloignés de nos activités quotidiennes.

Une fois de plus, nos activités modifient l’environnement que nous partageons avec d’autres espèces. Nous n’en avons pas toujours conscience, et, surtout, nous ne tenons pas compte de leurs besoins.

 

Sources

Tinari A.M. et al., Sharks at night, exposed to city light: Melatonin concentrations in two shark species differ in response to artificial light at night, Science of the Total Environment, 2026.

Kelly M.L. et al., Diverse Activity Rhythms in Sharks (Elasmobranchii), Journal of Biological Rhythms, 2020.